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Premier BRM

28 mars 2026  à 20H25

par Alexandre

Retour égocentrique :

Arrivé avec 30 minutes de retard au point de rdv, je me retrouve accueilli par le binôme restant des organisateurs sans remarque ni même taquinerie, je crois qu'on se situe ici au delà d'une simple bienveillance. Se dégage une humanité sincère. Tout est fait pour me mettre à l'aise et faire baisser mon stress. Puisque visiblement je ne suis pas pressé, j'engage avec Christophe une belle discussion sur le PBP, de quoi me rappeler mes ambitions et me redonner du courage. 8h20 je retourne à la voiture, je m'habille, et me voilà parti à 8h30, soit une heure après tout le monde !...Enfin, pas parti pour très longtemps puisqu'après 5km je me rends compte que la carte de route est restée dans ma doudoune, doudoune que j'ai décidé au dernier instant de laisser dans la voiture...Demi tour donc et nouveau départ finalement à 8h50 :)

Dès le départ je découvre de nouvelles sensations. En effet je n'avais jamais roulé en dessous des 10 degrés et très vite le froid qui s'immisce à travers mes lunettes et mes narines me provoque une très sérieuse douleur derrière les yeux. Passons. Il ne pleut pas encore et d'après les annonces météo, je devrais en profiter. Le col de Bourrin se passe sans embuche, faut dire qu'aussi, je n'ai pas honoré son nom en économisant mes efforts pour le reste de la longue journée qui s'annonce. C'est à peu près à ce moment que je crois reconnaître au loin, plein Est à en croire la boussole de mon compteur (je ne fais pas entièrement confiance à ma lucidité au moment de la consulter), les monts enneigés d'une chaîne bien rectiligne que j'identifie alors au Vercors et aux souvenirs que j'y ai vécus dans mon enfance. Le col de Pavezin, point culminant du jour, est avalé sans souci, à allure de ministre. Je ne veux pas paraître arrogant mais venant de Savoie j'ai l'habitude de bien plus souffrir des pentes. La plus grosse difficulté rencontrée était certainement les autos bodybuildées aux étiquettes jaunes numérotées comme dans un rallye qui nous doublent à vive allure dans un vacarme peu en accord avec la protection de l'environnement. Puis vint la pluie. Dès le sommet, 12h30. Et une pluie délicatement givrée au vu des petits cristaux que je collectionnais sur mon gilet de laine mérinos. Je décide de faire la course contre elle dans la descente. Elle gagne évidemment (à quel âge cesse-t-on de croire qu'une telle bataille est jouable ?) et je décide de m'arrêter manger au chaud. Quelques photos du très beau village de Virieu et son château si bien conservé dans la commune de Pélussin. Une odeur indécente attire mes sens et mon estomac. Je m'arrête au kebab à deux pas du château pour y manger un tacos escalope sauce algérienne. C'est irrationnel, je n'ai rien mangé de tel depuis de années, mais c'est ce lieu, cet instant, cette pluie que je veux éviter et surtout c'est mon estomac qui décide à ce moment je dois m'incliner. Les frittes étaient étonnement bonnes et le maître kébabiste particulièrement attachant. La pause fait du bien, me permet de recharger la batterie des appareils, de me ruiner le cholestérol, et d'enfin me résoudre à enfiler l'équipement de pluie.

Départ à 14h (oui j'ai bien traîné !), Il reste 118km...

A partir de là c'est l'endurance qui commence, au sens premier du terme. La météo rend presque impossible l'ambition de profiter du paysage et visiter les quelques lieux d'intérêt traversés. La carte de route que j'avais mis un point d'honneur à aller récupérer à la voiture ne sera presque plus remplie, les doigts n'étant plus opérationnels. Les chaussettes sont trempées malgré les surchaussures, les gants sont glacés. Je rattrape un camarade dans un des raidars qui ont fait l'agrément de cette seconde partie de parcours (6km/h sur le 34/34 sans rougir) et on sympathise en se moquant de l'absurdité de la chose. Sisyphe doit rire de nous. mais paraît qu'"il faut imaginer Sisyphe heureux". On fait un bout de chemin ensemble, on cherche cette satanée Eglise (pardonnez l'expression) du CP3, transits de froid. À la redescente du village de Pommier il est témoin de ma grosse galère du jour : manette de gauche qui ne fonctionne plus... Je regarde mon dérailleur avant, le câble est toujours là, en tension, je crois un instant que je n'arrive plus à passer le grand plateau à cause de mes doigts gelés incapables de forcer sur le levier mais non. Je dois accepter mon sort, renoncer à toute ambition d'allure moyenne, puisque je suis contraint de finir les 56 derniers kilomètres de parcours, portion la plus roulante et descendante, sur le plateau de 34 dents... C'est à ce même moment que la pluie cesse, aux alentours de 17h15. Cela m'aide un instant à relativiser. Quelle erreur...

Car très vite la pluie laisse place au vent. Rien de cataclysmique en termes de puissance mais une équation qui additionne des gants et des chaussures trempés, un vent souvent de face, et de longues descentes, laisse peu de place à l'inconnue : la souffrance. J'avais renoncé à sentir mes orteils depuis longtemps, je devais à présent faire une croix sur mes sensations aux doigts à commencer par les auriculaires puis progressivement les autres. Le tout sans vraiment pouvoir accélérer et profiter pleinement des descentes pour abréger la douleur du froid car toujours pas de grand plateau... Encore une fois le maître mot sera l'ENDURANCE.

Je cherche dans ma mémoire des repères de sorties équivalentes aux distances qu'il me reste à parcourir. J'ai l'impression de revivre toute ma vie de cycliste (bon elle n'a encore duré que 4 ans mais quand même !) au cours des 50 derniers kilomètres. Je me dis que quand on revoit défiler sa vie dans les films c'est quand le personnage est sur le point de mourir. Est ce mon cas ? Non assurément pas. Je vis. Je vis la sensation de mon corps, je vis l'expérience de mes limites qui se repoussent. Je vis une expérience. Dans une vie qui tend à nous en priver chaque fois qu'elle essaye de nous en vendre une sur des posts instagram. Une expérience qui marque. Pas seulement un tampon sur un carton jaune, ou une activité de plus sur Strava, mais une expérience qui marque le vécu, et la mémoire, qui laisse une trace. Pas un simple souvenir figé en image dans une galerie de photos de 64Go pleine à craquer et pourtant prête à être bazardée à la corbeille quand la "mémoire" est pleine, mais une trace indélébile. Une trace à se rappeler, une trace à raconter. 

Le reste appartient à la légende. Le chien qui manque de me faire choir de ma monture par un aboiement perdu dans la pénombre, les rencontres nocturnes des derniers kilomètres, les rayons fluorescents de Justine, les applaudissements de dizaines d'inconnus à mon arrivée grelottante, le chauffage dans la voiture, le thé noir earl grey servi par la dame au plus beau sourire du monde dont je n'ai pas même osé demander le nom, les anecdotes de Christophe...

Je suis arrivé le dernier, je suis reparti le dernier. Paraît-il qu'un jour les derniers seront les premiers...

Merci à l'organisation pour l'humeur, le tracé, la collation, et aussi pour la volonté sincère d'inclusivité. On se revoit au 400 et au 600 !